Publication

Back to overview Show all

Editors (peer-reviewed)

Editor , Corminboeuf Gilles Johnsen Laure Anne Béguelin Marie-José
Publisher Presses universitaires de Nancy, Nancy
ISBN ISSN 0 182-5887

Abstract

Si fondamental que puisse apparaître le phénomène de réanalyse aux yeux d’auteurs tels que Saussure (sous les termes d’« analyse de la langue » ou de « nouvelle répartition des unités » ), Blinkenberg (sous le nom de « métanalyse »), Langacker, Lightfoot (1979, 1999), Harris et Campbell (1995), Detges et Waltereit (2002), etc., il est souvent éclipsé à l'heure actuelle par les approches en termes d’échelles ou de parcours de grammaticalisation. Les contributeurs au présent numéro ont donc été invités, à l’exemple du français, à cerner les phénomènes de flou sémantique et d’indétermination catégorielle susceptibles de favoriser une situation de réanalyse syntaxique ; ils ont été conviés d'autre part à expliciter les conditions dans lesquelles surviennent les réanalyses, à mesurer leur impact sur le changement linguistique, enfin à situer la notion de réanalyse par rapport à celle de grammaticalisation. La contribution de G. Zumwald Küster qui ouvre ce volume s’attaque au problème controversé du statut des « pronoms clitiques », entre approche affixale et approche pronominale. Ce comportement ambivalent des « clitiques » est souvent attribué à un processus de grammaticalisation, hypothèse que l’auteur examine et confronte à d’autres approches possibles comme celle d’une réanalyse syntaxique. C. Surcouf porte un regard critique sur la formation du futur en français, dont il distingue deux types. En militant pour le placement de la conscience du sujet parlant au centre de la réflexion, il étudie notamment des structures ambiguës, susceptibles d’être réanalysées et de mener par analogie à des formations non normatives comme /ekʁivʁa/, /kɔnɛsʁa/ ou /ʁezɔlvʁa/. La contribution de P. Cappeau et C. Schnedecker est consacrée aux syntagmes "les gens" et "des gens". Elle argumente en faveur d’un emploi pronominal de "les gens", dont la représentativité dans les corpus oraux et écrits est en progression constante depuis le 19ème siècle, au détriment de l’emploi nominal. Les auteurs identifient dans les emplois oraux des ambiguïtés sémantiques qui favorisent le phénomène de réanalyse, propice à l’émergence de l’emploi pronominal de "les gens". L’étude d’E. Hilgert, proche par certains aspects de celle de P. Cappeau et C. Schnedecker, se penche sur la valeur sémantique de la séquence "quelqu’un de N". L’auteur montre d’une part que la lexie renvoie à un référent qui, bien qu’extrait d’un ensemble a priori défini, endosse une valeur non spécifique ou tout à fait quelconque. D’autre part, elle identifie un contexte favorable à la réanalyse de "quelqu’un de ces N". L’étude de C. Masseron a pour objet les locutions construites à partir du verbe "dire" ("à vrai dire", "qu’en dira-t-on"). Elle examine notamment les propriétés des lexies dites « coalescentes » (p. ex. "c’est-à-dire") et celles des clauses de commentaire ("soi-disant"). L’auteur soutient que si les constructions à rection faible "(je veux dire", "on va dire") résultent de la réanalyse de formes interlocutives, toutes les formules en "dire" ne relèvent pas d’un mécanisme de changement linguistique unique. L’article de M. Avanzi et M.-J. Béguelin porte sur les emplois « greffés » de clauses indiquant un aveu d’ignorance ("je ne sais qui"," je sais pas comment", etc.) Comme P. Cappeau et C. Schnedecker, les auteurs étudient les conditions syntagmatiques et prosodiques dans lesquelles les segments greffés sont soumis à un changement de statut syntaxique, voire catégoriel. Ils montrent que les contextes appositifs-énumératifs d’une part, les contextes de disfluence de l’autre, sont propices à une réanalyse. L’étude de B. Fagard et A. Mardale est consacrée au marquage différentiel de l’objet en français ("tu l’as vu à lui ?"), en comparaison avec les autres langues romanes où le phénomène est beaucoup mieux représenté. Les auteurs montrent que les contextes d’apparition sont similaires à ceux que l’on peut observer dans les autres langues romanes, mais qu’il s’agit surtout en français d’un phénomène conditionné pragmatiquement, à savoir limité aux énoncés emphatiques. P. Hadermann, L. Meinertzhagen, M. Pierrard, A. Roig et D. Van Raemdonck analysent les corrélations en "de même que" dans divers corpus écrits. En tenant compte de l’instabilité du micro-système dans lequel la séquence s’insère, ils observent que les différentes configurations qu’elle manifeste coïncident avec chacun des changements sous-jacents décrits par Harris et Campbell (1995) : (i) constituency, (ii) hierarchical structure, (iii) category labels, (iv) grammatical relations et (v) cohesion. Les auteurs décrivent la réanalyse comme un point de vue synchronique posé sur un micro-système localement instable, sans qu’aucun réaménagement formel ne soit exprimé en surface. F. Gachet se penche sur l’anomalie que présente la construction "paraît-il que P" qui comprend un sujet clitique inversé hors contexte d’incise (ce qui contrevient à une norme grammaticale). L’auteur fait l’hypothèse que la construction "paraît-il que P" résulte d’un phénomène de régularisation analogique : la forme verbale "paraît-il" est réanalysée comme une sorte d’adverbe et peut ainsi se placer devant une que-P sans perdre l’inversion. L’étude de F. Saez qui clôt ce volume porte sur trois constructions de type" quand p" qui ne comprennent pas de membre q (ex. : "Quand je te le disais !"). L’auteur examine les contraintes de toute nature qui sont les conditions préalables au découplage de la construction, dans la mesure où elles permettent la prédictibilité (et donc l’ellipse) de q. Ces facteurs jouent un rôle prépondérant dans le phénomène de réanalyse qui est en jeu. La comparaison avec d’autres structures « tronquées » "(si seulement p !" "Pourvu que p !") confirme la pertinence du recours au concept de réanalyse. Les contributeurs de ce numéro ont été conduits à prendre des distances par rapport au paradigme théorique de la grammaticalisation, parce que les changements qu’ils décrivent ne se laissent pas saisir aisément avec les notions de gradualité ou d’unidirectionalité. Ils ont fait l’hypothèse que la réanalyse joue un rôle primordial dans le changement linguistique et que la modélisation du phénomène permet de renouveler l’approche du changement linguistique en le délestant de certains de ses a priori. Ce qui est appelé grammaticalisation n’est-il pas en effet à considérer comme le « produit de sortie » des métanalyses auxquelles est soumis, en synchronie, le donné segmental, plutôt que comme un moteur de changement en lui-même ?
-