Lead
Depuis une vingtaine d’années, la critique postcoloniale et le problème de la mondialisation ont traversé l’ensemble des sciences humaines et des lettres, non seulement comme objet de recherche mais également comme transformation des méthodes. Dans ce contexte, le concept de traduction s’est imposé comme un opérateur théorique fondamental, tant en philosophie, littérature comparée, histoire, ou théorie sociale, que dans le champ émergent des « translation studies ». Effet de la globalisation tant « réelle » que « théorique », ce que nous pourrions nommer le paradigme translationnel semble permettre de redistribuer nombre de problèmes traditionnellement associés à la « différence culturelle », tels que l’opposition entre universalisme et relativisme, la comparabilité ou encore «l’eurochronologie ». Mais bien qu’orientés par des préoccupations analogues, ces usages du terme « traduction » demeurent largement hétérogènes entre eux.

Lay summary

Cette thèse propose de reconstruire ce débat d’un point de vue philosophique, en commençant par distinguer, à l’intérieur de la philosophie européenne moderne, deux généalogies distinctes du concept de traduction. Indépendemment de la tradition romantique ou phénoménologique, qui saisit d’abord la traduction à travers l’idée de culture comme formation (Bildung) et au prisme du rapport à l’autre, la traduction possède une généalogie relationnelle. Dans cette dernière, la traduction est d’abord une relation de transformation et ne se définit pas à partir de sujets ou de poles culturels préétablis. La thèse déploie ce second concept de traduction à travers les travaux de Walter Benjamin et de Michel Serres. De différentes manières, leurs réflexions sur la traduction sont toutes deux liées à la métaphysique de l’expression leibnizienne. Alors qu’ils la théorisent à partir d’objets très différents (l’oeuvre d’art et la science), ces auteurs pensent la traduction comme méthode interne ou autonome et l’associent à une critique de l’épistémologie. Un tel concept de traduction devrait nous ramener vers les approches contemporaines (“globale” ou “postcoloniale”) de la traduction, puisque ces dernières tentent d’articuler ensemble la spécificité historique et la possibilité d’une forme non-hégémonique de connaissance.